Chapitre 1

 

Et il me faut par couverture

Chanter que mon coeur soupire

Et faire semblant de rire ;

Mais Dieu sait ce que j’endure.

Je ne sais comment je dure.

Christine de Pisan : Oeuvres poétiques, rondeau VII

  

Emilie regardait par la fenêtre, les maisons toutes semblables de ce lotissement populaire. Elle s’y sentait enfermée dans l’étroit périmètre de son jardin ceint de murs : en face, à droite, à gauche que des vis à vis. Des gens qui étaient indifférents voire hostiles, qui vous saluaient à peine quand ils vous croisaient : c’était la solitude parmi les autres, une solitude encore plus cruelle que celle qui consiste à vivre isolé en pleine nature. Elle avait pris l’habitude de marcher à l’ombre, tête baissée, de cacher ses difficultés, sa souffrance .

Après son mariage, le charmant jeune homme qu’elle avait épousé s’était mué en un véritable tyran domestique, toujours en colère, toujours prêt à lui reprocher un repas mal fait, un objet déplacé, un vêtement mal repassé. Elle aurait voulu continuer à travailler : il l’en avait dissuadé, prétextant qu’elle serait plus heureuse à la maison. Vu qu’il gagnait trois fois plus qu’elle, il considérait que c’était inutile qu’elle parte tous les matins de bonne heure et rentre tard quand elle pouvait profiter du calme et de la liberté chez elle. Mais, en fait, avec les années, elle se demandait si ce n’était pas par jalousie qu’il l’avait isolée de ses collègues de travail. En plus, pour bénéficier d’une promotion, elle aurait dû partir à plusieurs centaines de kilomètres, ce qu’il n’avait pas supporté ! Son travail, sa carrière à lui, primait . Maintenant, elle vaquait à des occupations ménagères insipides tout en lui cachant qu’elle prenait des cours par correspondance .

Elle avait même l’intention de préparer un concours difficile et pour cela recevait ses cours et ses copies par poste restante. Elle avait appris à mentir, à faire semblant car elle avait peur de lui .

Jamais, elle n’osait l’affronter en face, lui déclarer que cette vie lui pesait. Le Prince Charmant avait disparu, laissant place à un inconnu qui l’avait frappée à plusieurs reprises . D’abord, une gifle puis il lui avait plus tard tordu le bras et à un mois de là il l’avait bousculée et frappée. Elle se protégeait de ses mains, se cachait sous une table ou derrière un meuble.

Le plus dur étaient les insultes : - tu es moche – tu es bonne à rien -grosse vache – tu es un boulet pour moi.

Et elle avait culpabilisé : elle le rendait malheureux, ce garçon qu’elle avait tant aimé et qu’elle aimait toujours malgré ses sautes d’humeur. Paradoxalement, en effet, elle était d’autant plus attachée à lui qu’elle croyait le perdre. A force, les critiques de son mari s’insinuaient dans son esprit. Et s’il avait raison ? Elle se dénigrait. A plusieurs reprises dans la journée, elle sentait une boule dans sa gorge. Elle pensait à la mort, elle se souvenait de sa grand-mère défunte. Cette cité dortoir où elle habitait lui paraissait sinistre, même, sous le soleil du Midi. Sous une chape de plomb, son courage l’abandonnait : elle attendait son retour à la fois avec espoir et angoisse.

Peut-être, ce soir, serait-il de bonne humeur et la prendrait dans ses bras pour l’embrasser tendrement comme autrefois quand ils étaient fiancés ou jeunes mariés ? Maladroitement, elle essayait de l’accueillir bien coiffée, légèrement maquillée, avec un sourire un peu forcé mais il ne la regardait plus, ne la désirait plus. Elle était devenue pour lui transparente, elle faisait partie des meubles : c’était tout ! Pour lui plaire, elle se privait de nourriture et il ne daignait même pas s’apercevoir qu’elle avait un peu maigri au prix d’efforts surhumains. Il n’observait que ses yeux rougis et commençait :

- quand auras-tu fini de m’ennuyer avec ta tête de chien battu ?

- tu n’es bonne à rien, même pas à avoir des gosses !

Car il lui reprochait cela aussi, ne se mettant jamais en question. Il lui tournait le dos depuis tant de nuits, ne la caressait plus jamais comme autrefois quand il voulait lui plaire avant leur mariage ou les deux ou trois premières années.

Emilie, d’ailleurs, ne désirait plus ses rares étreintes, qu’elle subissait comme une morte, attentive seulement à ne pas le repousser. Et c’était un autre sujet de reproches : comment aurait-elle pu après avoir été giglée, humiliée faire semblant d’être comblée par ses assauts autoritaires et égoïstes ?

Le portail du jardin grinçait et automatiquement le coeur d’Emilie se serra : il était arrivé ; dans quelques secondes, il franchirait le seuil, laissant la porte claquer derrière lui, pour bien montrer qu’il était le maître chez lui. Et une guerre muette s’engagerait. Emilie l’observerait du coin de l’oeil, calculant s’il était énervé au point de lui chercher querelle pouur des pécadilles ou s’il l’ignorerait superbement, la considérant avec condescendance ! Il ne voulait pas qu’elle ait un emploi mais en même temps lui reprochait d’être « entretenue ». Finalement, Emilie se demandait si le sort d’une prostituée n’était pas préférable. Oui, Emilie devait chèrement gagner sa nourriture en acceptant cette soumission imbécile pour un repas, pour un abri dans cette maison « prison sans barreaux »  qu’elle avait pourtant contribué à payer avec ses économies !

Dans ses nuits blanches, Emilie voyait avec précision qu’elle faisait fausse route : il fallait qu’elle parte mais la matin, elle avait oublié ses bonnes résolutions. Elle avait peur de représailles : sa vie semblait s’enliser, elle se débattait dans des problèmes insolubles. Pour ne pas peiner ses parents, elle leur avait caché les premières scènes comment légitimer son départ ?

Situés hors contexte, une gifle, un reproche ne paraissaient pas si graves mais elle, qui la vivait, elle savait bien que peu à peu sa condition devenait de plus en plus précaire . Son coeur se serrait tant de fois dans sa poitrine qu’elle craignait un A V C, sa vie risquait de finir bientôt, elle en éprouvait aucune tristesse.
Son éducation la poussait dans cette attitude, sa mère lui avait dit tant de fois que les hommes n’aimaient pas les femmes malades, que les maris ne supportaient pas d’avoir une épouse triste et qu’elle devait sourire, s’habiller, cuisiner, ranger pour garder son mari ; c’était un drame pour se parents de perdre un gendre qui réussissait si bien, gagnait de l’argent et sourtout leur permettait de partir à la retraite, l’esprit transquille car leur fille car leur fille pourvu d’un mari ne serait plus à leur charge ! En outre, catholiques, ils avaient enseigné depuis toujours à leuir fille que le sacrement du mariage ne pourrait pas être rompu.

Emilie eut une recrudescence de foi : elle ne manqua plus la messe, le dimanche et aimait à se réfugier dans les églises. La beauté des vitraux, le silence apaisant, la douce pénombre contribuaient à l’illusionner : son mari cesserait ses scènes violentes et ils seraient encore plus heureux qu’au début de leur mariage ! Elle priait pour cela, se persuadant au fur et à mesure du bien fondé de sa décision : rester auprès de celui qu’elle aimait toujours.

L’image du jeune amoureux prévenant et tendre qu’il avait été parvenait à chasser dans ses moments d’espoir le souvenir de l’homme violent qu’elle ne reconnaissait plus. D’ailleurs, elle lui donnait de bonnes raisons : il était fatigué, il avait trop de soucis !

 

 

 

Chapitre 2

 

 

Etre seul, c’est s’entraîner à la mort

Céline : Voyage au bout de la nuit

 

 

Emilie refusa de choisir la liberté, la rupture de peur de rester seule : les remarques blessantes de son mari s’étaient insinuées en elle et elle les croyait !

Un jour, par inadvertance, elle sentit une boule dans sa poitrine : elle alla consulter. Malgré ses vingt huit ans, le médecin lui prescrivit des examens approfondis. Quand elle revint, le verdict tomba sans appel :

- c’est un cancer, il faut pratiquer une opération pour enlever la tumeur et après une radiothérapie. Vous a t on dit que vous aviez eu un cancer à dix sept ans ?

- Non, répliqua t elle d’une voix blanche, on m’a parlé d’un virus !

- Les médecins n’ont pas voulu vous inquiéter, avant on ne disait pas la vérité au malade, surtout jeune :!


Quand elle sortit du cabinet, l’après midi ensoleillée avait pris pour elle les couleurs d’un sombre jour d’automne et le froid de l’angoisse la glaça : la peur, la peur de mourir avait succédé à la peur des scènes ! Elle traversa la petite ville sans s’arrêter : la mort imminente l’effrayait ; elle pensait que les mois lui étaient comptés. De retour chez elle, elle raconta tout à son mari mais au lieu du soutien qu’elle espérait, il lui reprocha de n’avoir pas été informé par elle même ou par ses parents 
de cette maladie qu’elle avait eu à dix sept ans. Donc pour un mot omis, alors qu’elle avait relaté entièrement l’opération et les traitements qu’elle avait subis, elle reçut de cinglants reproches :

- Tes parents et toi vous n’êtes qu’une famille de menteurs !

- Mais à moi, aussi, les médecins ont refusé de donner le vrai nom de la maladie et mes parents leur ont obéi

- Je suis toujours trompé

- Enfin, ce n’est que le terme « cancer » qui a été tu ; je t’avais expliqué en détails ma maladie !

Et il sortit en claquant la porte ;

Emilie pleura amèrement : elle comprenait confusément que plus que les scènes violentes qui pouvaient être dues à l’énervement, aux circonstances même si elles n’étaient point excusables, ce manque d’empathie, de soutien envers elle, malade, marquait absolument le désamour de son mari !

Elle aurait dû le quitter sur le champ, mais elle eut peur que la séparation affectât plus encore son état de santé.

Il revint, pourtant, le regard embué de larmes : elle crut que c’était pour elle, par peur de la perdre, qu’il avait pleuré dehors ! Hélas, elle se trompait : il se plaignait d’avoir été trompé, il se sentait floué. Dès le début de l’annonce de la maladie, avec un égoïsme extrême, il décida de divorcer, de se séparer de cette femme malade qui ne lui donnerait jamais d’enfant et puis, il savait bien que les traitements cancéreux affectent le physique des malades : perte de cheveux, opération invalidante…

Et il en voulait à son épouse : il n’aurait pas dû se marier, cela aurait été plus facile de se séparer !

Au travail, le surlendemain, il n’eut aucun scrupule de déclarer à un de ses collègues :

- Je compte divorcer de ma femme

- On ne profite pas de divorcer d’une femme qui a le cancer. Tu as bien accepté que le chef t’amènages un peu tes horaires en raison de la maladie de ta femme et tu as le culot de me déclarer que tu veux divorcer !

En fait, il ne supportait pas l’idée de mort qui était empreinte dans les deux syllabes de ce « cancer » le crabe, comme certains le nommaient, qui dévore insidieusement, inexorablement, implaquablement le cancéreux ! Ce déni de la maladie n’était qu’un moyen d’exprimer sa peur devant sa mort, à lui. Il en devint même stupide croyant qu’un grain de beauté pourrait se transformer aussitôt en cancer.
Emilie se sentait proche de la mort, car abandonnée ; mais elle ne voulut rien révèler à ses parents de crainte de les peiner. Alors que sa mère montrait comme d’habitude sa joie de vivre : Emilie se taisait de peur que sa voix ne la trahisse. Leurs pensées comme deux oiseaux s’élevaient dans l’air pour ne jamais se rejoindre ! Mais P eut la cruauté pour se venger, sans doute de ses beaux parents, de leur annoncer abruptement la maladie de leur fille et là le mot cancer fut prononcé ; Emilie vit sa mère blèmir, son coeur se serra. Une note tragique s’était insinuée dans cet après midi d’été et le ciel fut moins bleu, l’air moins doux, les paroles moins franches. Emilie affichait un optimisme de bon aloi alors qu’elle ne pensait depuis des jours que son temps était compté ! Sa mère revivait l’épreuve du premier cancer de sa fille. Elle se souvenait de tout : des cheveux d’Emilie qui tombaient comme des feuilles, de l’échec de la chimiothérapie et de la séparation avec sa fille retenue à l’hôpital pour ses séances de radiothérapie. Le père était inquiet aussi revivant une nouvelle fois les angoisses de la peur de perdre sa fille. Mais les parents dispensaient à P et à Emilie des paroles d’espoir !

Ainsi, le cancer, c’est d’abord les autres. Autant des paroles bienveillantes, un soutien affectueux peuvent aider le cancéreux, autant la méchanceté, l’absence d’aide peuvent contribuer à accélérer son mal. Emilie le sentait confusément et un jour que P. la menaça de divorcer : elle lui répondit du tac au tac

- tant mieux, j’en trouverai un autre plus gentil que toi

- mais qui voudra de toi avec deux cancers ? Le prochain cancer, tu seras toute seule !

Emilie se tut, elle aurait pu répliquer mais elle n’en eut pas la force : se rendait-elle compte que vivre avec P à un lent suicide ?

Emilie, quitta le présent trop amer, se réfugia dans le passé.

 

 

Chapitre 3

 

 

Tous les souvenirs de ma jeunesse crient sous mes pas, comme les coquilles de la plage

Flaubert « Correspondance lettre à Mme X , août 1853 »

  

Les années de sa jeunesse avaient fui. Un de ses premiers souvenirs d'enfance se rattache à cette maison où Emilie et ses parents avaient vécu pendant une dizaine d'années après ses trois ans. Elle souffre d'une maladie des yeux, une infection due au pollen et elle est aveugle. Sa mère lui dit "regarde la belle poupée' mais elle ne la voit pas, elle tâte désespérément cette poupée, cadeau de l'école maternelle apportée par le garde champêtre et c'est une souffrance terrible car, tout enfant, elle a l'intuition de rester dans ce noir total qui la terrifie. Des années plus tard, guérie, le noir lui fait toujours peur, quand elle monte me coucher laissant à regret ses parents dans la lumière de la salle à manger auprès du poêle, elle a une crainte irrépressible dans le noir et le froid, dans cet escalier où à chaque marche peuvent surgir des bêtes malfaisantes et elle se dépêche de regagner sa chambre, sur le palier, s'y enfermant pour fuir le danger de ce monde inconnu et malsain qui se développe dans l'ombre. Ses premiers souvenirs s'inscrivent d'emblèe sous le signe de la perte, de l'échec. Sans raison apparente, surnagent dans sa mémoire les punitions, le sentiment de culpabilité ou de honte. Enfermée dans le cabinet du jardin pour une pecadille ou une insolence, elle tape désespérément à la porte pour fuir cette noire et étroite prison où elle a peur de rester, livrée à des insectes rampants ou à des souris. La voisine vient prévenir sa mère "votre fille s'est enfermée dans le cabinet" et elle est délivrée par sa mère à contre coeur, et bien trop tôt car il fallait que la leçon portât et elle n'aimait pas que des tiers s'immiscent dans ses principes d'éducation. Elle l'entend encore dire à son père qu'elle était contrariée d'une réflexion d'une vendeuse surprise de la voir acheter un martinet. Mais plus que les punitions peu nombreuses, elle était malheureuse surtout quand sa mère lui disait qu'elle avait honte d’elle "il y en a qui sont fiers de leurs enfants, pas moi". Elle avait été particulièrement fâchée quand à la fin de l'année scolaire lorsqu'elle parlait avec son institutrice, Emilie avait ramassé tout ce qui était sur son bureau, à la demande de la maîtresse et en particulier un cadeau empaqueté que dans sa naïveté elle avait cru qu'il était pour elle alors que sa maîtresse l'avait reçu de parents d'élèves et posé par erreur sur son bureau. Sa mère lui fit honte mais déjà Emilie était si mortifiee, si malheureuse souffrant doublement d'avoir perdu l'amour de sa mère et d'être passée pour une voleuse. Pourtant elle s'efforçait d'être une bonne élève, c'est vrai qu’elle réussissait ses compositions mais comme sa mère le lui répétait «  c'était grâce à ton travail » et elle en concluait que elle n'était pas intelligente aussi elle se privait de tout jeu avant les devoirs ou un contrôle. Pour acheter l'amour de ses parents, elle s'imposait d'être la première, elle travaillait d'arrache pied. Et elle n'avait aucune amie, soit on la traitait de chouchou, soit on la rabaissait pour ses défauts physiques, elle était malheureuse et mal dans ma peau.

Ses seuls amis étaient les livres car ils la transportaient dans un monde où elle pouvait oublier ses insuffisances, sa solitude, sa vie sage et triste. Quand elle lisait un roman, elle quittait le lieu clos et habituel, elle voyageait dans des régions, des pays inconnus, elle était la princesse belle et heureuse, parfois même le chevalier qui la défendait. Très vite, elle était amoureuse du héros beau, vertueux et talentueux et elle s'identifiait à la jeune fille qu'il aimait et qui l'adorait. Le livre lui permettait de transcender sa banale existence et elle vivait vraiment par la lecture alors qu’elle n'adoptait dans le réel que les postures de la bonne élève, de la fille obéissante, d'enfant naïve.

Les photos d'enfance un peu jaunies la montrent sage, lisant ou devant le manège que son père avait fabriqué avec une roue de vélo et qu'il lui installait pour fêter Noël, sa mère y plaçait toutes ses poupées qu'elle avait cachées pour refaire leurs robes. Quel beau Noël, commun à aucun autre, grâce à l'ingéniosité et à l'amour de ses parents, qui sacrifiaient leurs veillées pour surprendre et ravir leur unique enfant.

Donc, normalement Emilie devait être heureuse et ne conserver que des souvenirs de bonheur et pourtant son enfance et bien plus son adolescence lui paraissent empreintes de tristesse, de craintes, de regrets. La solitude les a marquées. Elle était adulte et non enfant, partageant les soucis de ses parents, économisant son argent de poche pour leur faire des cadeaux, n'osant jamais demander une futilité, un jouet, une distraction. Elle était sombre de nature, souriant rarement et le plus souvent seulement à cause de comédies lues ou vues à la télévision ! Pourtant sa mère était gaie et chantait souvent. Elle l'admirait pour son caractère et son physique. Elle se dépréciait d'autant plus.

« Jamais je ne réussirai dans la vie, jamais je ne serai capable de fonder un foyer, bref d'être aimée »

.La vie adulte lui paraissait si difficile, semée d'obstacles et de désillusions que elle ne souhaitait pas grandir. Ses souvenirs heureux proviennent le plus souvent des vacances qu’elle passait chez ses grands parents. Il suffit d'un plat, d'un lieu, d'une expression conservée en mémoire pour que des pans entiers de réminiscences lui fassent revivre ces périodes bénies où elle se sentait aimée et admirée car il est vrai que les grands parents, qui n'ont pas qualité pour éduquer leur petit enfant, n'hésitent pas à montrer leur affection. Elle se souvint longtemps d'un retour à la ferme où elle courait vers ma grand mère, silhouette noire en haut du chemin, comme elle tendait ses bras afin qu’elle s’y jetât et pourtant je devais avoir au moins douze ou treize ans. Sa grand mère ne cessait de prévenir tous ses désirs et c'était ce petit bol de fraises sauvages qu'elle allait cueillir pour Emilie seule ou ce lait de poule pour son goûter. Très tôt alors qu’elle n'osait pas demander à ses parents la poupée qui lui aurait fait plaisir, elle n'avait qu'à répondre à ses grands parents maternels pour que son voeu soit exaucé.

« Tout ce qui est à moi est à toi » lui répétait sa grand mère.

Son grand père la prenait avec lui dans les champs et Emilie, heureuse de ces expéditions, ne se lassait pas de l'interroger sur sa jeunesse, e sens encore les poils de sa barbe blanchie qu'il frottait contre ses joues et l'épais tissu de son gilet où elle se plaisait à prendre et à replacer sa montre à gousset.

L'amour pour nos chers disparus ne s'éteint pas, il nous rend sensible au temps et à l'espace du passé dont nous avons une image plus réelle que notre présent.

Ainsi, au creux de l'été, elle avait vécu les moments les plus heureux de son existence mais il a fallu que le cancer s'introduise dans le cercle de famille et le ravage à l'orée de sa jeunesse puis de sa vie adulte.

Le cancer, voilà un mot qu'on ne prononçait pas, il y a quarante ans en arrière. On usait de périphrase aux actualités télévisées pour parler de toute mort due au cancer :

"il est mort des suites d'une longue maladie".

Pareillement, si elle demandait à sa mère, de quoi était morte cette personne, elle lui répondait que c'était l'âge.

Mais un jour d'été, au retour de ses parents revenus la chercher, sa grand mère lui conseilla d'aller consoler sa mère partie brusquement dans sa chambre alors que ses grands parents évoquaient la mort subite d'un parent éloigné. Elle s'approchait du lit où sa mère pleurait et celle ci la repoussa durement :

"vas t'en, toi !'.

Mortifiée Emilie interrogeait sa grand mère, elle lui montra une photo d'un beau jeune homme mince :

"c'était le cousin préféré de ta mère, il vient de mourir d'un cancer, à moins de trente huit ans !'

Pourquoi ne s'étaient ils mariés ensemble s'ils s'aimaient ?

Épouser son cousin présente le risque d'avoir un enfant anormal ou pas d'enfant, du tout ! Et en un éclair, elle comprit tout. Si sa mère l'avait chassée de sa chambre, c'est parce que son existence lui rappelait sans cesse qu'elle avait sacrifié son amour de jeunesse pour qu’elle puisse naître d'un autre homme, sans risque. Plus tard, elle apprit que c'était ses grands parents maternels qui s'étaient opposés au mariage. Et que sa mère était partie travailler et vivre à cent kilomètres quand elle avait rencontré son père et qu'en raison de la pauvreté de celui ci, ses grands parents n'avaient pas voulu, au départ ce mariage.

Lorsque on est enfant, il nous semble que nos parents n'ont pas eu de vie avant de devenir notre père ou notre mère.

A la fin de son enfance, Emilie découvrait les secrets de famille et elle apprit à redouter le cancer sans cesse, surtout pour sa mère. Toussait elle, Emilie craignait tout de suite pour sa mère un cancer de la gorge. Comme pour Proust, son plus grand malheur, c'était d'être séparée de Maman. Avec un égoïsme enfantin, elle demandait à Dieu de la conserver le plus longtemps possible au moins jusqu'à ce qu’elle eût trente cinq ans ce qui lui semblait un âge vénérable elle n'avait pas compris à l'époque qu'une mère nous manque toujours à n'importe quel âge. Et elle écoutait la chanson des Roses blanches de Berthe Silva, les larmes aux yeux ! Et je lisais et relisais Sans famille ou En famille d'Hector Malo, le coeur serré tant avais peur moi aussi d'être orpheline. Le cancer, ce monstre dévorant, s'en prenait même aux gens jeunes de moins de quarante ans : le premier amour de sa mère, ce Georges entrevu que sur une photo jaunie, une voisine de trente ans environ. Les larmes de sa mère lui révélaient assez l'impuissance des adultes face à ce fléau qui avait frappé, deux ans après sa naissance, le comédien incomparable qu'était Gérard Philipe, mort à trente sept ans et elle ne se lasserait jamais de regarder ses films, d'écouter les enregistrements de ses pièces. Bref, elle en était amoureuse, l'identifiant aux héros stendhaliens tant il était parfait, charmant : un idéal d'homme beau, bon, intelligent. Amour totalement platonique, passion inactive et elle avait relu plusieurs fois le roman discrètement autobiographique d'Anne Philipe Le Temps d'un soupir !

Mais, ce fut à dix sept ans qu’Emilie fut frappée par la maladie, dont elle n'apprit le nom que huit ans plus tard : un cancer d'Hodgking. En repensant à ce silence des médecins qui avaient demandé à ses parents de ne pas lui dire la vérité, Emilie formulait intérieurement le même reproche qu' Ivan Illich faisait à ses docteurs du dix neuvième siècle. Dans son roman La Mort d'Ivan Illich, Tolstoi dépeint bien la souffrance de celui qui se sait gravement malade mais que son entourage (sa famille et ses médecins) s'ingénient à tromper : il se fait des idées, il va guérir à condition de bien suivre les prescriptions médicales.

Mais si elle ignorait son nom, elle savait intérieurement que c'était grave. D'emblée, elle avait pensé à sa mort prochaine. Elle traversait un désert affectif, à part ses parents et ses grands parents qui l'aimaient, ses jeunes condisciples se moquaient d’elle, de son physique, de ses mauvais résultats en mathématiques ou en allemand. Au collège, bonne élève, elle était devenue une élève moyenne, appliquée, certes, mais elle était la fille sérieuse qui ne réussissait même pas.

Elle avait surpris une conversation de sa prétendue amie depuis le collège et celle ci avait déclaré tout de go à son petit copain :

« Je reste avec elle que pour profiter de son travail pour les devoirs. »

Lectrice de Balzac, Emilie savait que les femmes entre elles se font la guerre, mais la blessure n’en fut pas moins vive. Elle fut très déçue et malheureuse.

Une fille intelligente aurait cherché une autre camarade, méprisant cette fausse amie mais Emilie manquait totalement de confiance en elle et elle se persuadait que sa vie serait un échec. Et Emilie pense fermement que ce cancer à dix sept ans sanctionnait son manque de courage et son refus de grandir. Son corps avait fabriqué ce cancer pour montrer à tous que elle n'allait pas bien dans sa tête. Il est dur, à dix sept ans, de lire sur le visage de sa mère qu'on risque de mourir et difficile de se sentir aussi fatiguée que si on était à la fin de sa vie. Elle ne pouvait plus monter un escalier sans souffler.

Ce fut l'amour de ses parents qui l’aida : pour ne pas les inquiéter, elle assurait que tout allait bien et elle n'était pas seule à la clinique : son père empruntait des livres pour elle à sa bibliothèque d’entreprise (chose qu’il n’avait jamais faite), sa mère lui cousait des robes.

Elle voyait la différence lors de ce cancer où elle était seule face à un mari qui voulait divorcer.

Être malade seul, c'est se battre doublement contre la mort, la maladie mais sans les armes précieuses que sont le partage, avec ceux qui nous aiment, de ce désir de vivre et leur soutien. On veut vivre pour soi bien sûr mais aussi pour eux, pour ne pas les quitter, ne pas les laisser seuls. Certaines paroles trahissant l'affection de ses proches restent fixées dans sa mémoire : celles de son grand père à mon retour chez eux

"nous nous sommes bien fait du souci pour toi".

Et la maladie lui devenait précieuse parce qu'elle avait prouvé qu’elle était aimée et sauvée par leur amour et peut être plus que par les remèdes, l'opération, ....

Il y avait aussi la littérature qui l'avait guérie. D'abord, elle préparait le bac de français et elle travaillait toujours comme si la maladie n'existait pas. Réussir ses épreuves orales ou écrites comptaient plus que tout. Et elle lisait, lisait comprenant sans la connaître cette formule de Victor Hugo : "les livres sont des amis froids et sûrs". Oui, lire, c'est sortir de soi, de ses problèmes, épouser la vie du héros ou de l'héroïne, jusqu'à devenir autre.

Son présent douloureux s'adoucissait par la part de rêves que lui apportaient au fil des pages ses lectures.

Maintenant à quarante deux ans, de distance, elle se souvient encore des titres des romans : L'Âme enchantée et Jean Christophe de Romain Roland, les Pièces noires d'Anouilh... et tant d'autres souvenirs de bonheur et de dépaysement. En outre, elle s'attachait davantage à la vie des écrivains : ils lui devenaient chers, comme des amis inconnus et elle notait sur des répertoires des citations ou des extraits pour ne pas les oublier une fois le livre fermé. En fait les pensées des auteurs trouvent un écho dans notre vie et résonnent dans notre mémoire comme les cercles de plus en plus grands que laissent les ricochets à la surface des eaux. Une phrase lue à l’unisson du moment présent vécu par le lecteur et le lien s’établit avec l’écrivain, même éloigné dans le temps et dans l’espace !

Nul texte ne la rebutait dans cette soif d'apprendre qui l'incitait à lire les dictionnaires, les manuels de philosophie. Pressée de s’évader d’un quotidien trop monotone, Emilie dévora les romans elle recherchait avant tout le dépaysement et aussi l’identification avec l’héroine ; le rêve éveillé lui permettait de vivre une existence riche, par la lecture . Tour à tour, reine ou fée de récits féériques ou historiques, elle était aussi bien une femme amoureuse qu’une jeune fille à la recherche de l’âme sœur : elle connaissait par coeur les passages d’amour qu’on lit chez les grands romanciers du dix neuvième siècle . Avec Flaubert, elle était tour à tour Mme Arnoux ou Mme Bovary avec Balzac, elle aimait Wenceslas, le héros de la Cousine Bette ou le cousin d’Eugénie Grandet, avec Stendhal, elle s’éprenait de Julien Sorel ou de Fabrice Del Dongo (surtout quand elle les vit incarnés par Gérard Philipe, acteur qu’elle aimait toujours comme parfaite image de ces héros romanesques, image de l’homme idéal ! Elle s’apercevait au gré des descriptions romanesques avec tel ou tel héros. Les choses rêvées devenaient si précises qu’elles la consolait de tout : de sa solitude d’élève studieuse, sans camarade et elle avait à peine achevé un roman qu’elle en recommençait un autre, ne laissant aucune place au réel pour écorner l’image qu’elle s’était construite d’elle même et de sa vie future.

 

 

Chapitre 4

 

 

Ne parlez plus d’amour. J’écoute mon coeur battre.

Il couvre les refrain sans fil qui l’ont grisé

Louis Aragon

 

Puis ce fut le grand amour !

Un Parisien rencontré dans sa ville du midi qu’elle voyait rarement mais de sa passion inactive elle s’était forgé toute une illusion : elle vivrait avec lui, se marierait… un vent tiède la poussait dans les quartiers où elle l’avait rencontré et où elle retrouvait son image partout : chacune des rues menait à son logement d’étudiant ou à son école d’ingénieur !

Le bonheur d’aimer et l’espoir d’être payé de retour projetait sur les choses ambiantes une lumière tendre et douce. Dans son esprit, des scènes heureuses se déroulaient sans fin : elle se voyait avec lui chez eux dans leur maison, ils partaient en voyage dans un pays idyllique au bord d’une plage, ils partageraient leur passion commune pour la musique classique ou la littérature, et tant d’autres tableaux idéalisés ! Elle avait faim de vivre réellement ce que lui promettaient ces petits bonheurs cueillis dans ses rêves éveillés.

Elle savait bien qu’il lui était supérieur en tout : classe sociale, beauté, intelligence, culture musicale différente mais « La lune est le rêve du soleil » comme l’a dit Paul Klee et si les contraires s’attirent pourquoi pas ? Emilie dans sa passion inactive pour J M reconstruisait dans ces heures d’attente l’image de son premier amour encore plus idéalisé. Son âme troublée par l’amour se soumettait au mystère de la voix aimée, qu’on recompose, qu’on idéalise, au regard de l’autre qu’on essaie de surprendre, de deviner et bien sûr à son avantage ellle espérait, elle attendait tout le jour un appel, une lettre comme on est surpris et émerveillé de voir une hirondelle dans le ciel bas. Dans le creux d’une main tient le bonheur : Emilie se contentait d’un baiser, d’une main serrée dans la sienne, d’un frôlement. Mais J M avait une fiancée à Paris pourquoi ce serait il encombré de cette provinciale naïve et romantique ? Il pensait à la séduire et ensuite à l’abandonner !

Au début de son aventure avec J M, elle avait été jalouse de cette capitale qui l’empêchait de voir celui qu’elle aimait en secret, tous les week-end. Elle paraît la grande ville de qualités mystérieuses et son attachement pour un parisien l’identifiait à un lieu paradisiaque plein de mystère, de grandeur, de culture. Elle aurait tant voulu connaître cette capitale décrite seulement dans les romans ou vue dans des reportages à la télévision. Sans doute, son amour de Paris a t il été construit dès cette passion malheureuse ,

Car en réponse à sa lettre d’amour, Emilie reçut un billet froid de rupture. Un coup de poignard en plein coeur ! Mais en même temps, elle donnait à ce garçon trop bien pour elle de la laisser tomber ! C’était une autre preuve de son intelligence : J M montrait par là qu’il méritait bien plus qu’elle son amour !

Elle se trouvait face au miroir où ses yeux rougis, ses larmes, son visage triste et défraîchi manifestaient clairement que J M avait eu raison de la traiter ainsi. Le chagrin, détrousseur de beauté, apportait donc à Emilie les premières rides et plus grave le sentiment d’être incapable d’être aimée. Emilie focalisa sur sa laideur passagère toutes les critiques et eut l’espoir de reconquérir J M en recourant à une opération esthétique . Elle trouva un chirurgien assez malhonnête pour lui conseiller une rhinoplastie pratiquée dans sa clinique !

Ce fut un échec et Emilie devint deux fois plus malheureuse ! Non seulement, elle avait perdu tout espoir de reconquérir JM mais elle ne pourrait même pas trouver un mari avec sa tête actuelle : elle avait gâché son avenir : toute chasse au bonheur lui était impossible et par sa faute.

Fallait il être bête quand on avait déjà franchi les obstacles d’une maladie grave ? Pourtant quoi de plus terrible que la solitude quand autour de soi des couples d’amoureux se tiennent par la main ? L’amour lui allait il être refusé à jamais ? Et Emilie pensait à la chanson de Françoise Hardy « tous les garçons et les filles » et elle se trouvait encore plus abandonnée : seule, seule au monde et encore plus nulle, plus laide au point de fuir les miroirs ou son reflet dans les vitrines des rues alors qu’avant elle était ravie de voir sa figure avenante, pas très belle mais mignonne qui lui semblait une promesse de bonheur !

Ses parents ne comprenaient pas son chagrin, sa déprime !

Elle revit J M qui avait été informé par des connaissances du chagrin d’amour d’ Emilie.

Il était bon, il la plaignit et lui proposa de reprendre leur relation. Et Emilie fit cette chose insensée qu’elle regrette encore aujourd’hui, à des années lumière de distance : elle répondit :

«  Trop tard ! »

Parce qu’elle avait honte de cette pitié, parce qu’elle trouvait J.M. trop bien pour elle, et qu’elle préférait le voir heureux avec une autre que malheureux à cause d’elle !

Et Emilie fit une grave dépression, et ce ne fut pas étonnant que huit ans après un autre cancer, le crabe avait trouvé sa proie trop faible pour réagir, dans une volonté de suicide inconsciente, peut être, mais bien réelle !

  

Chapitre 5

 

La solitude est une infirmité, on devient seule comme on devient impotente

                                                                               Elsa Triolet : Les Fantômes armés

 

 

Et Emilie rencontra d’autres garçons, elle crut être aimée , mais le souvenir de son premier amour lui rendit insipides toutes liaisons : là où elle ne cherchait que l’amour, la tendresse, le jeune homme préférait la conquête et elle était abandonnée aussi vite qu’elle refusait des avances trop empressées ! Elle rêvait au grand amour, au mariage qui conduirait à toute une vie de bonheur !

Et quand elle se retrouvait encore seule, elle était d’autant plus désespérée que ses condisciples affichaient leurs conquêtes et se moquaient de cette Sainte Nitouche !

Jean Rostand a écrit : « Etre adulte, c’est être seul » dans Pensées d’un biologiste !

Emilie se rendait bien compte qu’au fil du temps, les sentiments perdaient leur brillant : plus de camaraderie, plus d’affection aussi bien des filles que des garçons.

Et elle traînait avec elle, un charroi d’inquiétudes sur son avenir : handicapée par sa peur de vivre, sa solitude, elle se refermait encore plus sur elle ; arborant toujours un visage triste elle s’était entendu conseiller : « accroche un sourire sur ta face » mais cela elle ne le pouvait plus. Si avec J M , l’univers s ‘élargissait, l’être aimé étant le point lumineux où tout convergeait, dèsornais son espace se raccornissait. Elle en était si malheureuse qu’un jour elle eut l’idée de se jeter dans l’étang, elle voyait son cadavre flottant sur l’eau mais il fallait marcher longtemps avant de couler au large et sur des pierres : elle n’en eut pas le courage ! Par lassitude, par dépréciation d’elle même, elle ne combattit plus pour trouver l’amour, se résignant à vivre seule lorsque ses parents iraient s’installer dans un autre département après leur retraite.

Mais un jour, elle rencontra P : il ressemblait sur bien des points à J M , sa carrière, ses études et elle revoyait un peu son premier amour dans ce jeune homme mince et brun. Hélas, après deux années de complicité tendre après leur mariage, il y avait eu la violence et maintenant elle ne pouvait fuir par crainte de demeurer seule et malade à jamais !

De plus, la mort frappa cruellement Emilie : après le décés de sa grand-mère d’un cancer, celui de son grand-père d’un arrêt cardiaque, elle eut la douleur de perdre sa mère.
Emilie se trouvait encore plus seule, rongée par le désespoir !

      Pourtant après bien des combats Emilie avait pris le maquis de l’âme. Et faisant fi de tous les conseillers qui ne sont pas les payeurs, elle avait divorcé pour faute de son mari. Quel combat horrible contre celui qui est devenu votre ennemi acharné : car il est prêt à mentir, à vous traîner dans la boue ! Pourtant Emilie n'a pas renoncé : elle est libre maintenant et guérie de ses cancers !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 7

 

 

 

 

Saint Michel, premier métro.

C’est aux premières heures de la matinée que Emilie est descendue à la station Cité en changeant à Saint Michel pour contempler encore une fois la beauté de la Seine et de revoir encore et toujours Notre Dame de Paris ! Chaque fois qu’elle se trouve près de l’île de la Cité, son coeur se serre, ému par la beauté de ce quartier. Ici l’art, la nature, l’histoire se donnent rendez vous depuis des siècles et pour des siècles !

Et Paris porte bien son nom de Ville lumière et elle repense à cette citation d’Aragon « la Seine s’ouvre à deux battants ». Elle voudrait rester des heures à contempler jusqu’à devenir une partie du paysage, de la douceur de vivre qui règne dans ce quartier. 

Parisienne par amour et par choix, elle sait qu’elle pourra retrouver dans ce Paris qu’elle aime et qui lui manque tant quand elle en est séparée, l’apaisement, l’espoir que son cancer va guérir. Elle en est persuadée : les feuilles vert tendre des arbres, l’eau miroitante du fleuve, la tranquillité des quais dépourvus des touristes, des passants, des habitants le lui répètent ! Dans cette contemplation de la beauté, Emilie retrouve le goût de vivre: « la vie est là, calme et tranquille ». Instantanément, ses yeux se dirigent vers Notre Dame de Paris si belle dans sa pierre blanche, majestueuse pour l’éternité aux et elle souhaite rentrer dans l’édifice. Avant, elle s’arrêtera sur l’étoile qui marque le départ de toutes les routes de la France et son regard se promènera sur les sculptures des porches : avec son Christ panthécrator qui siège en haut du jugement dernier, et c’est une émotion à nulle autre pareille de se souvenir des vers de Villon qui expliquait que sa mère illettrée apprenait le cathéchisme devant le portail de la cathédrale. Cathédrale, union des hommes sens premier de la religion qui relie les fidèles, message d’amour et la peur de la mort sera t elle conjurée par la foi, foi si grande qui sur plusieurs siècles a fait élever la cathédrale, comme un soleil resplendissant au beau milieu du coeur de Paris ? Oui, le jugement dernier peut angoisser avec sa balance qui sépare les damnés avalés par l’enfer des élus qui ressucitent en sortant de leur tombeau et Emilie pense que Paris, c’est bien le Paradis avec deux lettres en mois « A D » !

Et Mankel qui écrivait dans Sable mouvant « La peur est bien plus que la terreur primitive de mourir (…) nous avons la conscience d’être mortels (…) toute notre vie, nous cherchons à accroître nos connaissances, notre savoir, notre expérience. Mais en définitive, tout sera perdu et réduit à néant » avait tort ! Non, la Beauté, les connaissances, nous aident à vivre et même ceux qui ne croient pas peuvent sentir qu’il y a une immortalité dans ces édifices de pierre et les bâtisseurs des cathédrales même anonymes ne restent-ils pas vivants ? Les marques des différents corps de métier sur les colonnes témoignent clairement que l’âme des pierres et des hommes se confondent, s’interpénêtrent comme si le temps les réunissait pour toujours dans l’ au-delà ! Les portes de la cathédrale sont ouvertes. En entrant dans la douce pénombre ponctuée de la lumière vacillante des cierges, Emilie se dirige directement vers la rosace nord : comme à un rendez vous d’amour, elle sait d’avance que la beauté des couleurs : le bleu irréalisable avec tous les moyens technologiques de notre époque : car le lapis lazzuli n’est plus employé, va encore une fois l’émouvoir dans le scintillement des couleurs, elle distingue la ronde des prophètes de l’Ancien Testament et la Vierge à l’enfant au milieu de la rose : image de renaissance et symbole du Nouveau Testament. Tant de personnes célèbres ont hanté le monument comme Claudel qui s’y est converti comme une inscription sur un pillier proche du choeur le rappelle !

Dans cette carte du Tendre, suivant ses préférences pour les monuments parisiens, si Notre Dame de Paris occupe la première place, dans l’Ile de la Cité, la Sainte Chapelle vient après ! Quelle émotion de contempler ses vitraux qui semblent tenir dans le vide tant la paroi de pierre est étroite entre eux ! Elle voudrait éterniser ce moment où la lumière éclaire les couleurs chatoyantes de ces vitraux dont elle se plaît à détailler les scènes de l’Ancien testament, avec les prophètes, le Nouveau Testament et la Rosace de l’Apocalypse selon Saint Jean. Miracle de beauté mais aussi de foi car c’est pour une relique « la couronne d’épine » que Saint Louis fit édifier ce joyau de pierres !

Ce qui la séduit, c’est le sentiment d’éternité, d’immuabilité, de perfection et elle rêve d’habiter un jour ce quartier pour pouvoir aller contempler dès le matin, ces chefs d’oeuvre d’architecture ! Le chevet de Notre Dame qui tel une proue de navire avance sur la Seine et elle pense au syndrome de Stendhal : l’évanouissement peut être causée par la beauté de l’Art. Emilie voudrait savoir bien écrire pour célébrer la beauté par les mots qui chantent pour exprimer la perfection.
Elle en est persuadée la beauté, l’art peuvent guérir aussi bien que des remèdes traditionnels.