Meurtre de l’au delà

 

 

L’impact des gouttes sur le métal résonnait tristement dans cette belle villa d’une banlieue huppée. l’inspecteur Fabienne Leroy considérait le cadavre assis ou plutôt effondré sur son bureau. Du trou dans la poitrine coulait encore du sang sur un coffret sous le corps. C’était ce bruit qui l’avait frappée dès son arrivée. Le mort avait une cinquantaine d’années. Bien mis dans un complet marron, il était un peu chauve, assez grand, plutôt mince.

Fabienne sécurisa la scène de crime, fit les premières constatations : il s’agissait d’un meurtre car l’arme n’était pas sur place. En cas de suicide, le révolver est retrouvé près du défunt. Elle enfila ses gants pour soulever un peu le mort ; Comme le petit coffre avait été ouvert, elle pensa à un meurtre par un voleur. Il avait surpris l’homme et l’avait obligé à donner le contenu du coffret , puis l’avait tué d’une balle en plein coeur.
Le médecin légiste arriva et confirma ses supputations.
- la mort remonte à deux heures environ, peut être trois, c’est un coup de feu tiré à très petite distance de la victime, sans doute à bout touchant, je ferai parvenir mon rapport au commissariat le plus tôt possible

Après le départ du légiste, Fabienne demanda à l’agent en faction devant l’entrée de bien surveiller pendant qu’elle irait interroger les voisins qui, massés dans la rue commentaient la situation. Un jeune homme l’entretint :

- c’est moi qui ai appelé les secours, j’ai entendu le coup de feu. Monsieur Pradel ne rentre pas si tôt d’habitude

- vit il seul ?

- oui, il est veuf depuis un an

- reçoit il des visites ?

Une moue dubitative fut la seule réponse des cinq personnes réunies. Ces riverains ne manifestaient pas de peine, ils semblaient peu connaître le défunt

Après un examen approfondi de la maison, Fabienne constata que le coffre fort mural n’avait pas été forcé ; tout était intact dans la maison.

- Alors pourquoi ce meurtre ?

Elle se renseigna auprès des employeurs du mort  ; il travaillait comme conseiller financier dans une grande banque. Son poste était important mais peu apprécié par ses collègues qui le trouvaient trop ambitieux, très orgueilleux, voire insultant et vindicatif. On ne lui connaissait aucune relation féminine depuis que sa femme était morte d’un cancer généralisé.

- S’agissait il d’un vol d’un objet précieux (bijoux, argent…) qui auraient été renfermés dans le petit coffret ?

Elle interrogea les suspects possibles : de petites frappes prêtes à tout pour gagner de l’argent facilement. Leur alibi à chacun fut vérifié : ils étaient innocents !

La jeune inspectrice de police se demandait en fait s’il ne s’agissait pas d’une vengeance.
Elle convoqua les parents de Madame P : ils furent prolixes, leur ex gendre avait causé la mort de leur fille unique. En effet, dès qu’il avait appris le nom de sa maladie, il avait changé et avait voulu divorcer ne supportant plus sa femme diminuée physiquement. Alors leur fille avait renoncé à une opération invalidante qui lui aurait sauvé la vie et avait fait plusieurs dépressions si bien que le cancer l’avait emportée, il y avait juste un an !

C’était curieux, cet anniversaire du décés de cette femme qui coïncidait avec la mort du mari.

Elle demanda aux parents de leur donner leur emploi du temps, le jour du meurtre. Mais eux, aussi, ils avaient des alibis imparables.
Fabienne leur demanda d’identifier le coffret et leurs yeux se remplirent de larmes : il avait disparu mais elle le conservait autrefois dans sa chambre de jeune fille pour y mettre ses secrets, ses lettres d’amour, son journal…

Ils ne s’expliquaient pas comment ce coffret avait pu se retrouver sur le bureau de leur ex gendre : leur fille le faisait suivre dans tous ses déplacements et ne l’aurait jamais donné à son mari par peur de scènes, elle le cachait en principe sous le lit de sa chambre d’hopital, sous son oreiller. Après son décés, P n’aurait pas pu le prendre : il n’était même pas venu la voir au centre anti cancéreux et à l’hôpital psychiatrique : il avait été absent lors des obstacles car, avait il dit, retenu à l’étranger.

Une seule solution : c’était le meurtrier qui l’avait apporté !

Mais personne n’avait vu de suspect !

Les jours passèrent, Fabienne se rendit dans les différents hôpitaux où Madame Pradel avait été soignée ; le personnel lui décrivit une femme douce, toujours angoissée par la perspective du divorce car son mari avait entamé une procédure de divorce.

- Ne s’était pas liée avec un ou une malade durant ses hospitalisations ?

- Certes Solange P était très amie avec Emmanuelle R une cancéreuse comme elle, qui était en rémission, à l’époque des faits, mais nous l’avons à nouveau hospitalisée car son état est devenu alarmant.

- Madame R pourrait elle être interrogée ?

- Je ne le pense pas, elle a vraiment besoin de soins constants. Toutefois, je demanderai à son médecin, car elle n’a plus de famille !

Le chef de service arriva et annonça à Fabienne que Madame R avait été conduite aux services des soins intensifs car à son avis elle n’aurait pas plus de six mois à vivre !

Puis je voir ses affaires ? Je suis inspectrice de police et je voudrais savoir Madame P n’aurait pas confié une lettre à Madame R !

Interloqué, le médecin désigna une valise que les infirmières avaient rangée : Fabienne l’ouvrit devant témoin ; quelle ne fut pas sa surprise de voir une enveloppe marron intitulée «  à ne donner à la police qu’un an après mon décés » et signée Solange P.

Fabienne l’ouvrit et lut  :

« Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte ! Le cancer, c’est les autres ! En particulier les conjoints qui harcèlent leur femme malade de propos durs « qui voudra de toi avec un cancer »

« le prochain tu seras toute seule » « tu n’es bonne à rien même pas à avoir des enfants » petit à petit, ils vous détruisent bien plus vite que la tumeur mais ils ne sont pas punis parce qu’ils continuent à vivre et personne ne les inculpe !

Ma seule amie a été Emmanuelle avec qui j’ai fait un pacte, je lui donnerais tout ce que je possède mais en revanche un an après mon décés, elle devra tuer mon veuf de mari si elle même sait que sa maladie a récidivé. L’une et l’autre, nous voulions en finir des séances de chimio qui vous laissent pantelantes, de la dureté du conjoint ou du compagnon qui vous tuent à petit feu. Elle a eu plus de courage que moi car elle a quitté elle même son compagnon dès les premiers signes de sa maladie car voyez vous pour combattre le cancer, il vaut mieux être seule que mal accompagnée. Tous les hommes savent qu’ils vont mourir mais quand un médecin , sous prétexte de dire la vérité au malade, vous annonce qu’on n’en a plus que pour six mois maximum : c’est encore plus horrible que la peine de mort des criminels autrefois, parce que on est innocent et on voit les autres qui nous ont causé tant de mal nous survivre. Emmanuelle sait tirer et elle portera le jour de l’ anniversaire de mon décés mon coffret où j’ai déposé cette lettre et le mot pour mon ex mari ; et c’est moi la seule coupable, de toutes façons, Emmanuelle a aussi un cancer généralisé et au pire sera hospitalisée en prison comme elle l’est déjà ici ; ne croyez vous pas d’ailleurs qu’attendre la mort dans des services de soins palliatifs n’est pas déjà une prison ? De l’au delà, je vous salue »

Un billet était joint à la lettre : il contenait ces quelques lignes :

«  P, apprête toi à mourir toi qui m’as dit « tu n’as qu’à crever ! De l’au delà, je me venge ! »

 

 

Fabienne referma la lettre et la garda pour elle seule, sans poursuivre cette affaire : le suspect n’avait pu être appréhendé !