Chapitre 1 

 

 

L’impact des gouttes sur le métal résonnait en elle comme un glas, du plafond tombait de l’eau de pluie dans un récipient en alu et ce bruit sinistre renforçait l’horreur de la scène : des coulées rouges avaient ruisselé sur le cadavre puis sur le parquet. Un couteau posé en travers de la poitrine et serré par la main du mort : il s’était sûrement suicidé.

A ses pieds, la jeune commissaire Leclerc considérait ce mort un peu chauve, un peu bedonnant, tout à fait ordinaire, habillé simplement, sans recherche !

D’un ton froid, Marie donna des ordres précis : sécurisez la scène, appelez le légiste, cherchez des indices dans la maison!

Le légiste arriva, hautain, serré dans sa cravate, portant une blouse blanche, des gants pour examiner le défunt.

- Certes, le décès remontait à dix huit heures, un coup de couteau en plein coeur, l’arme du crime porte les empreintes du mort , apparemment ce sont les seules ! Vous recevrez mon rapport dans la journée.

Monsieur Grandin, doctement, tourna les talons, rentra chez lui, conscient de son importance et un peu méprisant envers la commissaire comme s’il la trouvait trop jeune pour mener l’enquête.

Celle ci ne manqua pas de remarquer la pauvreté de ce logis. Un pavillon de banlieue assombri perpétuellement par le haut mur qui entourait le jardin, les fenêtres étroites, le papier peint décollé en partie sous l’effet de l’humidité : la maison était presque insalubre, on y respirait un air vicié, le soleil n’y rentrait jamais, il fallait éclairer constamment toutes les pièces ; certains ampoules ne fonctionnaient plus et n’avaient pas été remplacées. Une misère soigneusement dissimulée par le portail vert du jardin dans ce quartier d’une banlieue modeste mais pas indigente prenait à la gorge dans les pièces sans meubles à part la table et les chaises : des caisses en bois qui avaient contenu des vins seraient d’étagères dans les chambres aménagées sous le toit et elles avaient été déplacées, renversées . Il fallait gravir, pour y accéder, un escalier en bois aux marches branlantes et surtout baisser la tête. Un matelas jeté à même le sol servait de lit et dans ces deux soupentes, une odeur de relent d’alcool vous prenait à la gorge.

Une latte du parquet avait été dépacée et mal remise : l’inspecteur Tardieu découvrit une cache sombre qui aurait pu contenir de l’argent ou des bijoux.

En rentrant chez lui, le mort aurait pu surprendre des cambrioleurs, une bagarre s’en était suivie, à moins que le crime fut délibéré, et l’homme avait reçu un coup de couteau en plein coeur !

- Tardieu, demanda Marie, allez vous renseigner chez les voisins : qui est ce mort, vivait il seul ? Que faisait-il ? Avait il des raisons d’attenter à ces jours ?

Vingt minutes après, Tardieu revint muni de précieux renseignements des riverains : l’homme qui était mort s ‘appelait Patrick Tournier ; il avait été représentant en vins fins mais maintenant il ne travaillait plus (chômage, sans doute!) ; il était sujet à de violentes colères et les habitants du quartier le craignaient, ses voisins les plus proches avaient même déposé une plainte pour tapage nocturne contre cet homme dont les éclats de voix les dérangeaient périodiquement . Mais il vivait seul, on ne voyait personne chez lui, il ne recevait pas.

 

Chapitre 2 

 

Marie orienta ses recherches sur le vol maquillé en suicide. Mais quels cambrioleurs auraient pu s’intéresser à une maison si sordide d’aspect ? Certes, les petites frappes de ces banlieues défavorisées auraient pu par volonté de mal faire s’attaquer à cette villa modeste ! Les investigations avaient permis de vérifier que le couple Tournier ne détenait de chéquier, de carte bleue : Tournier payait ses dépenses en liquide : est ce qu’une grosse somme d’argent avait pu être dérobée ? A moins que ce Patrick Tournier (inconnu dans les services de police) ait été visé par vengeance, représailles par ces bandes de jeunes prêtes à tout pour se faire craindre des citoyens !

Marie se fit ramener des archives les fiches sur les délits de cambriolage qui avaient été commis dans le périmêtre de la banlieue sud proche de Villejuif : elle sélectionna trois ou cinq photos et ordonna à son inspecteur de repartir voir les voisins, les riverains de feu Patrick Tournier pour leur de reconnaître les visages de ces suspects . Emmenés au commissariat pour y être interrogés, les jeunes délinquants donnèrent tous des alibis plausibles. Ils furent vérifiés et confirmés par la suite. Après plusieurs mois de vaines recherches, le parquet classa l’affaire !

 

 

Chapitre 3

 

 

Dans le train de nuit qui l’emmenait en Italie, Claire fuyait dès qu’elle avait compris que cet homme était mort. Cet homme avait été pourtant son mari ! Elle n’avait pas voulu cela pourtant, s’il ne s’était pas précipité sur elle, s’emparant d’un couteau de cuisine sur la table, elle n’aurait rien fait, se contentant de se cacher.  Combien de fois s’était elle réfugiée sous la table, derrière l’escalier sous une couverture, sous le matelas, pour fuir. Tant de soirs, elle avait tremblé quand elle avait entendu grincer la porte du jardin avant qu’il ne surgisse toujours en colère, souvent saoul. Une angoisse l’étreignait alors comme une main de fer. Elle n’osait plus bouger, plus parler, plus vivre, enfin ! Elle avait peur quasiment tous les jours, si ce n’était pas des coups, des gifles, c’étaient des reproches, des insultes, et après sans une excuse, comme si de rien n’était, il lui imposait des relations sexuelles qu’elle subissait comme une morte. Morte, elle l’avait été jusqu’à nier la jeune fille courageuse, volontaire, combative qu’elle avait été, avant de le connaître.

Comme ce rapide qui l’emportait hors de France, elle se remémorait son passé, elle qui ne reconnaîssait pas ce visage ridé, aux cheveux rares et blanchis quand une lumière crue éclairait le miroir posé devant elle entre les photographies de ces beaux pays ensoleillés où elle n’était jamais allée !

Le pire, c’est qu’elle l’avait aimé cet homme qui lui avait volé sa jeunesse, qui avait détruit sa vie. Encore, maintenant qu’en se défendant, elle l’avait tué, le laissant dans l’odieux pavillon, prenant tout l’argent qu’elle avait trouvé dans la cachette qu’il ne lui avait jamais montrée mais qu’elle avait trouvé seule en balayant le parquet : un planche basculait et masquait une cache où elle l’avait vu à plusieurs reprises entassant ses billets ; jamais, il n’aurait partagé  Nul ne la connaissait dans le quartier car par méfiance, son mari ne la laissait pas sortir même pour faire les courses, et elle avait un handicap physique qui l’empêchat de marcher à cause de son pied bot. Elle avait reporté toute sa soif d’amour vers cet homme, cherchant à compenser une enfance solitaire, une adolescence triste. Quand elle l’avait épousé, elle avait cru au grand amour mais très vite, les premières années de bonheur avaient été remplacées par des jours de crainte, peur de sa violence verbale et physique mais aussi peur de se retrouver seule si elle le quittait : sans parents, sans amis, sans enfant !

Le train s’engouffra dans un tunnel et dans le noir, son coeur se serra. Maintenant, c’était l’angoisse qu’on la retrouve, qu’on la jette en prison mais elle avait vécu si longtemps dans cette prison sans barreaux, ce pavillon lugubre où dans aucune des pièces, elle ne s| était senti libre car il pouvait surgir à l’improviste. La peur des scènes, des gifles l’avait habituée à considérer qu’une toute petite cellule vaudrait mieux si elle était en sécurité. Sûrement dans ces prisons, elle retrouverait des femmes, comme elle, qui avait tué leur bourreau car elle savait bien que ses sœurs inconnues subissaient en France, comme elle, la violence conjugale (et une en mourrait tous les deux jours et demi) ! Mourir ou se révolter en se défendant en état de légitime violence, il n’y avait pas d’autre issue !