LES BASKETS A FLEURS

 

     Lucie met ses baskets à fleurs, elle les a choisis pour qu’ils aillent avec son gilet jaune qu’elle revêt chaque fois qu’elle circule en vélo. A Paris,  il est important d’être vue. Tant pis si le vêtement n’est pas à la mode ! Son casque jaune, aussi, cache son crâne à moitié chauve. Appuyer sur les pédales, freiner, accélérer, s’arrêter et sauter d’un coup sur le sol, les pieds bien posés dans ses baskets. Dans l’enceinte de l’hôpital, un grand parc avec pelouse et arbres : des groupes sont allongés, épars sur l’herbe. Mais Lucie n’a pas de temps à perdre : elle ne peut paresser. Elle se dirige vers son box, à l’abri de deux paravents, le temps de l’injection. Elle a envie de rire en observant une scène curieuse : l’accompagnateur d’une malade manque de tomber dans les pommes quand l’infirmière pique sa compagne. Allongée sur le lit d’appoint, puisqu’il il convient de rester immobile pendant la perfusion, Lucie contemple ses baskets, un peu montants, assez usagés mais le coloris des fleurs du tissu lui convient. Par gaminerie, elle s’amuse à taper ses pieds l’un contre l’autre, en rythme. Elle sait qu’après la perfusion, on distribuera le goûter tant attendu : elle l’a demandé dès le premier jour. Le chocolat chaud, les biscottes et la confiture, parfois un petit gâteau, tout lui rappelle son enfance. Elle accumule chaque jour les moments de petits bonheurs pour se persuader que son combat pour vivre vaincra le crabe, logé quelque part en elle. Dès qu’elle aura fini, elle reprendra sa bicyclette et sentira le vent frais lui donner des ailes.

       Paris lui tend les bras : sur le pont Austerlitz, elle contemple le chevet de Notre Dame et la beauté de la cathédrale, proue d’un navire sur la Seine miroitante, la submerge. D’un coup de pédale, elle longe les quais de la Seine en direction de l’Ile de la Cité, cœur de la ville autour duquel la Seine s’ouvre à deux battants. Elle attache sa monture et part dans le dédale des rues de l’Ile St Louis. Elle recueille au passage les altercations entre commerçants ou clients, qui l’amusent. La vie est là, calme et tranquille et la rumeur de la grande ville la rassure : elle n’est pas seule, les Parisiens, les touristes partagent avec elle le doux contentement d’une journée de printemps où le beau, le tendre Paris n’en finit pas de donner de l’espoir au monde. Elle suit la piste de l’art et contemple pour la millième fois le portail de Notre Dame, sa rosace Nord. Les baskets sont bien pratiques pour ses rendez vous avec ses amis trop connus mais toujours insuffisamment contemplés que sont les monuments parisiens : la Sainte Chapelle, la Conciergerie, le Louvre, bien sûr, et tant d’autres encore ! Mais aussi, au détour d’une petite rue au nom désuet, si charmant comme la rue des Prouvaires, la rue du chat qui pêche, par exemple, une plaque rappelant qu’un artiste a vécu là et le cercle de ses connaissances s’élargit. Paris, à travers les siècles, est intimement présent à l’occasion de toutes ces marches, de tous ces déplacements qu’elle entreprend, ses baskets fleuris aux pieds, et son bonheur est presque complet.

       Elle a appris à sourire d’un attroupement de badauds devant un montreur de marionnettes, un chat ou un chien endormi, un bébé jouant, un petit concert improvisé. Tant d’occasions d’être heureuse de vivre, de saisir les occasions de bonheur pour se les remémorer plus tard dans des circonstances plus difficiles : grâce à ses baskets, elle se sent un chaînon dans l’humanité que Paris rassemble et résume.

      Un jour, le docteur lui confirme que les traitements ont réussi : elle est sauvée. Elle a envie de rire et de chanter ; la vie est si belle et ses baskets fleuries ont été un remède aussi efficace que la chimiothérapie.